|
Annis courait et courait, sans s'arrêter. Chaque bruit, chaque collision d'une créature volante effrayée par sa course effrénée dans la forêt la faisait courir encore plus vite. Son coeur criait et ses poumons étaient en feu, mais ses pieds étaient comme le vent. Elle ne se souvenait plus où était l'arbre. Elle était trop effrayée pour y prêter attention. Elle courut pour ce qui lui paraissait être une éternité; le paysage ensoleillé et gai ne formait qu'un voile. Des branches venaient vers ses cheveux, ses vêtements, et des racines et d'autres débris de la forêt voulaient la faire trébucher, mais elle continuait, aveugle à tous les obstacles. Elle sentait que Cerebrus lui-même était à ses trousses. Soudain, elle fut soulevée du sol, son cri étouffé couvert par une main forte. Elle ne pouvait que donner des coups de pieds et lancer ses bras dans cette étreinte d'acier. Elle réussit à frapper fortement deux fois son ravisseur avant que celui-ci ne la secoue comme une poupée de chiffon. " Calme-toi, Annis. C'est moi. " Xena tenait l'aubergiste terrifiée aussi fort qu'elle pouvait oser. Elle ne voulait pas lui faire de mal mais ne voulait pas non plus être de nouveau frappée. Elle sera déjà couverte de gros hématomes avant la fin de la journée. Annis se calma sous l'emprise de Xena mais la nervosité ne la quitta pas. Après tout, cette femme était la Destructrice des Nations. Si elle était un tant soit peu comme dans les histoires qu'Annis avait entendues depuis son enfance, comme la menace noire et effrayante qui avait confronté Taren dans l'auberge, elle n'était pas sure d'être plus en sécurité ici que là-bas avec les pilleurs. Quand Xena sentit plus ou moins que la jeune fille avait arrêté de donner des coups de pieds et de se débattre et qu'elle ne s'enfuirait pas, elle la reposa doucement sur le sol de la forêt et la tourna vers elle. La poitrine de la jeune fille se soulevait par l'effort de reprendre son souffle et elle était aussi pâle que la neige fraîche. Xena sentit une goutte d'alarme ricocher le long de sa colonne vertébrale. " Qu'est ce qui s'est passé? ", demanda-t'elle, se baissant pour regarder Annis dans ses grands yeux éberlués. " Des pilleurs ", haleta la jeune fille; sa main tremblait en se dirigeant vers sa gorge en feu. " Ils ont défoncé la porte ! Taren ... en a tué un mais il y ... en avait trop! " Annis sentait que ses poumons allaient éclater et elle avalait des grosses bouffées d'air piquant estival. Elle avait l'impression que ses os allaient s'amollir de fatigue pendant que ses muscles se plaignaient amèrement de l'inhabituel effort physique. Xena se redressa, ses yeux se fonçaient avec pour but de tuer. Elle siffla d'un coup sec et fortement et un hennissement au loin ainsi que le bruit d'un cheval se rapprochant à travers les broussailles furent sa réponse. Elle monta Argo avant même qu'il se soit arrêté dans l'éclaircie, regroupant les reines d'une main et fouillant dans sa sacoche de l'autre. " Tiens ", dit-elle simplement en tendant à la jeune fille une gourde et un petit paquet enveloppé de tissu. " L'arbre de Taren est par là. " Elle pointa du doigta un bosquet d'arbres, bruissants dans une douce brise, qui attiraient Annis avec des longs bras grêles. " Reste là-bas. Quelqu'un viendra te chercher. Je te le promets. " " Attendez! ", cria la jeune fille, s'agrippant désespérément à la sangle d'Argo, empêchant la guerrière de partir. " Où allez-vous? " Elle savait qu'il y avait trop de pilleurs pour qu'elle puisse les combattre, aussi terrifiante soit-elle. Si elle allait là-bas elle serait capturée (ou pire) laissant Annis en pleine forêt, toute seule. " M'occuper de tout ça. " Xena commençait vite à s'énerver et essayait de ne rien laisser paraître dans ses paroles. La fille était juste effrayée et ne voulait pas rester seule. Xena savait qu'elle sentirait la même chose à sa place mais elle n'avait simplement pas le temps de la réconforter. Gabrielle avait des ennuis et c'était tout ce qui comptait pour la guerrière à ce moment. Le besoin de retrouver la barde chantait dans son sang. Son appel maléfique et primaire réclamait une réponse. " Je t'ai fait une promesse. Je t'enverrai quelqu'un...bientôt. " Sur ce dernier mot, Xena pressa Argo dans une course folle pour rentrer au village. C'était par chance que les doigts d'Annis avaient relâché la sangle en cuir à temps. Je luttai avec le chanvre dur me ligotant les poignets tandis que le pilleur chargé de me tirer vers l'étage me balança par-dessus son épaule comme un sac de pois. La corde était trop serrée et elle mordait ma peau quand j'essayais désespérément de le desserrer. Soudain, je sentis quelque chose de glissant et une odeur fraîche métallique, m'alertant que je saignais, mais je m'en fichais. Au moins, ça détournait mon attention de l'odeur écoeurante de bière éventée, de sueur de chevaux, et d'autres odeurs perturbantes qui suivaient toujours ces merdes ambulantes. Alors que j'arrivais juste à progresser avec la corde, le monde se retourna violemment et je tombai sur le sol avec un fastidieux boum. J'étais étendue là et j'essayais de me souvenir comment respirer tandis que l'abruti à la face de cochon qui m'avait jetée ricanait de sa petite blague. Je l'ignorais, me concentrant sur ma respiration et les planches dures et propres sous mon visage. Un autre cri et un autre fastidieux boum derrière moi me fit me tourner et me mettre à genou. " Gabrielle- " Mes mots s'arrêtaient dans ma gorge quand je vis le géant sans dents se tenir au-dessus de la barde, mettre son pied botté en arrière et s'apprêtait à distribuer un coup violent, son regard vide de haine à l'état pur me donnait la nausée. Je compris que son seul but était d'infliger de la souffrance, beaucoup de souffrance. Elle ne lui avait rien fait. Rien du tout. Et il ne lui ferait rien à elle non plus, décidai-je, tandis que la colère montait en moi que de la bile chaude. Pas tant que je serais en vie. J'arrivai à peine à me jeter sur Gabrielle avant que le coup de pied n'atteigne sa cible. Dieux! L'agonie! Comme un poignard glacé planté dans mes côtes, suivi d'un embrasement d'aiguilles chaudes et tranchantes! Je haletai rageusement, espérant de tout mon coeur que je n'avais pas poussé un cri. Je n'en étais pas sure, je ne me souvenais pas. Mon monde était consumé par une douleur lancinante qui fit fuir mes pensées et souvenirs. Mon sacrifice ne servit qu'à énerver le géant encore plus. Il décida qu'une victime consentante était mieux que rien et me frappa une nouvelle fois, encore plus fort. Je savais que j'étais encore en vie car je ressentis une explosion de nausées et une rougeur aveuglante qui obscurcit ma vision. Il m'aurait de nouveau frappé mais l'abruti à la face de cochon s'entreposa entre le géant et moi et cria quelque chose à propos d'" endommager l'appât ". Une brève dispute s'ensuivit sur le fait que je " ne comptait pas " et que si je voulais me faire frapper autant que j'en avais l'air, il le ferait volontiers. Bien sûr, ces propres propos étaient bien moins succinct et apparemment moins convaincant. L'abruti à la face de cochon traîna le géant hors de la pièce, lui promettant du rhum, de la nourriture et du divertissement féminin. Cela réussit à avoir l'attention du salopard réticent. Leurs bottes cliquetaient tandis qu'ils sortaient de la pièce et marchaient dans le couloir. Quand j'étais sûre qu'ils soient partis, je me roulais de sur Gabrielle et sur mon autre côté; je criais presque à cause de la douleur brûlante que ce mouvement me causa. Je fermais mes yeux, consciente du picotement dans ma tête qui me disait que si je ne faisais pas attention, j'allais perdre connaissance. Et, en admettant que je survive à ça, mon intention était d'être plus prudente à l'avenir. Le fait que Gabrielle n'avait pas reçu ses coups était la seule chose qui me permettait de garder espoir. " Taren?! Dieux! Taren, ça va? " Je sentis des mouvements derrière moi tandis que la barde s'efforçait de se tourner vers moi, retardée par ses pieds et mains liés. Elle réussit finalement à se redresser au-dessus de moi et eut le souffle coupé. " Tu es aussi blanche que de la glace! Oh dieux! " Elle commença à tourner autour de moi pour finalement réussir à se mettre face à moi. Elle atteint le chanvre autour de mes poignets, ses doigts étaient agiles et défit les noeuds qui avaient été noués à la va-vite. Je ne pouvais pas l'aider. Je gisais là, mollement, mon regard fixé dans le vide. Tout me faisait trop mal. " Oh Taren! Pourquoi? Pourquoi as-tu fait ça? " Ses yeux verts brillaient tandis qu'elle poussait une de mes mèches de cheveux hors de mes yeux. " J'ai été horrible avec toi avant et tu as quand même... " Elle ne finit pas sa phrase. Un sanglot avala ses mots. " Parce qu'il avait raison ", chuchotai-je. Gabrielle secoua sa tête. " Quoi? " " Je l'ai fait parce qu'il avait raison ", chuchotai-je d'une voix enrouée. " Je ne compte pas. " La barde serra ses lèvres et se pencha vers moi, attrapa mon épaule avec sa main ferme mais douce. " Écoute moi bien, Taren. Tu comptes ! C'est moi qui le dis! " Elle me secouait modérément mais avec insistance, ce qui mit de nouveau le feu à mes côtes; je serra les dents et ferma les yeux. " Non, c'est pas vrai ", réussis-je quand elle arrêta enfin de me secouer, se rendant compte qu'elle me faisait mal. " Pas autant que vous. " La barde se recula un peu, une distance inconfortable troublait ses yeux. " Du calme ", dis-je en souriant, même si le sourire se transforma en grimace à cause de l'effort. " Je ne suis pas amoureuse de vous. " " Tu es sûre. " Sa question était calme et tenait une pointe de suspicion. " Même si je l'étais, ça changerait quelque chose? Je sais que votre coeur appartient à quelqu'un d'autre. " Gabrielle baissa la tête et rougit un peu; je tendis le bras et recouvris une de ses mains avec la mienne. J'attendis jusqu'à ce qu'elle relève la tête avant de continuer. " Mais je ne suis pas amoureuse de vous. J'en suis sûre. " Le soulagement envahit ses yeux, suivi instantanément par un reproche. " Alors pourquoi dire quelque chose comme ça? Que je compte plus que toi? C'est faux, Taren. Tout simplement faux. " Je soupira et essaya de me lever. Gabrielle tendit les bras pour m'aider, son visage s'assombrit d'inquiétude. " Tu es sûre de pouvoir bouger? Je peux aller te chercher un coussin ou- " " Je vais bien, Gabrielle ", dis-je d'une voix aussi normale que possible. Ce n'était pas très convaincant alors je décidai de changer de sujet. " Comment va votre fièvre? " " Ummm... ça a l'air d'aller là. Ca doit être à cause de toute cette agitation. " " C'est comme ça que vous appelez ça? " Je souriais en coin tandis que je dénouais les cordes autour de mes chevilles pour ensuite m'attaquer à celles de Gabrielle. " Tu n'as pas répondu à ma question ", dit Gabrielle calmement. Je me frotta les yeux avec mes mains sales. J'étais fatiguée et faire face aux questions de cette femme me faisait autant envie que de 'divertir' les hommes en bas. Mais j'écartais mon hésitation avec un geste de la main et compris avec un certain soulagement que je n'avais même plus assez d'énergie pour m'inquiéter. Si elle voulait savoir, j'allais lui dire. " La barde veut écouter une histoire alors? D'accord. " Je pris une forte respiration et commençais, mes sourcils étaient froncés et mon regard était lointain. " Il était une fois une petite fille qui aimait jouer aux Soldats et aux Esclaves avec son frère aîné dans la forêt. Ils avaient un arbre spécial là-bas, un arbre qui avait été une vraie forteresse quand des pilleurs avaient menacé leur maison. Maintenant l'arbre n'était qu'une forteresse que quand ils jouaient, il était fort et les protégeait, toujours. Jusqu'à ce que le petit garçon devienne trop grand pour jouer à des jeux de gamins et la petite fille était la seule à grimper dans ses branches robustes, à parler à l'arbre en chuchotant comme s'il pouvait la comprendre... " " L'arbre dans la prairie ", chuchota Gabrielle. " J'avais raison. Tu nous as observé de cet arbre. " Elle se redressa un peu plus alors que cette découverte lui prouva quelque chose à propos d'elle-même. J'acquiesçais. " Plus tard, quand la mère de la petite fille décéda d'une maladie débilitante, cet arbre devint le seul ami de cette petite fille. Elle lui racontait tous ses espoirs et toutes ses peurs. Elle apprit les secrets de l'arbre et lui racontait les siens. Et quand le monde devient sombre autour d'elle, il devint un refuge, l'enlaçant et l'abritant de la souffrance. " " Et cet arbre connaissait des tas d'histoires ! Des histoires à propos de rois, de voleurs, de princesses et de héros! Des histoires à propos de riches et d'indigents, d'amour et de batailles, d'aventure et de liberté! La petite fille se nourrissait de ces histoires jusqu'à ce qu'ils deviennent un rêve ardent, le rêve qu'un jour, d'une manière ou d'une autre, quelque chose vienne rompre le sort qui l'enfermait dans ce petit village et qu'elle serait libre de trouver sa place dans le monde. " Je regardais droit dans les yeux écarquillés et silencieux de Gabrielle. " Je savais que c'était vous. Vous et Xena. Vous ne comprenez pas? Quand vous êtes passées sur cette prairie vous avez rompu le sort. C'est pourquoi vous comptez plus! Pas parce que vous valez plus en dinars ou en noblesse en comparaison de quelqu'un comme moi. Vous comptez plus car vous avez ouvert une porte en moi qui ne se refermera pas facilement. Vous comptez plus car vous m'avez offert le plus beau cadeau du monde; vous m'avez offert mon premier aperçu que les rêves peuvent devenir réalité. Et peut-être que les rêves désolants de la soeur d'une aubergiste solitaire ne valent pas grand chose, mais ils sont tout pour moi! Je pourrai recevoir tous les coups pour garder ce sentiment et pour vous remercier d'en être la cause! " Nous restions silencieuses pendant un long moment. Je fixais la barde du regard, avec l'espoir qu'elle comprendrait ne serait-ce qu'un peu l'importance de cette histoire et de son rôle. Quand elle ne répondit pas, je baissais lentement ma tête. " J'imagine que vous ne comprenez pas ", chuchotais-je. " J'imagine que c'était trop demandé. " La douleur causée par mes côtes, que j'avais oublié dans la passion de mon histoire, revint méchamment et rendit ma respiration difficile. Je sentis une main sur mon bras et la contraction dans ma poitrine... s'évanouit, comme une brise. " Tu as tord, Taren. Je te comprends ", dit Gabrielle en souriant. " Plus que tu ne le crois. " Je la regardais avec de l'espoir dans mes yeux, j'avais peur de parler et de rompre le nouveau charme qui remplaçait l'ancien et qui tissait de nouveau les lambeaux de ma vie. Je trouvais quelque peu étrange que la barde glousse à ce moment là. " Peut-être que tu devrai entendre l'histoire d'une petite fille solitaire originaire de Poteidaia qui voulait tellement être une barde qu'elle mit en danger sa maison, sa vie et le monde juste pour honorer ce cadeau. Et le sien lui vint d'une guerrière sale, fatiguée et morose qui se trouvait par hasard dans la bonne prairie et au bon moment... " Je souriais et m'installais pour écouter ce conte. D'une certaine manière, je savais qu'il finissait bien, ce qui était mon genre de conte préféré. |