Une demi marque plus tard, Pirro fit sa première apparition de la journée alors que je finissais de préparer le plateau. Il entra dans la cuisine en traînant les pieds, en grognant comme un ours, surpris de voir son petit déjeuner prêt et qui l'attendait. Il s'assit lourdement sur sa chaise en tenant sa tête entre ses mains ; elle le faisait violemment souffrir.
" Quelle heure est-il ? " dit-il d'une voix rauque, en tenant une tasse froide contre sa tête pour le soulager, avant de descendre son contenu en deux gorgées.
" C'est toujours le matin, si c'est ce que tu veux savoir. Tout a été fait. Même le bois de chauffage a été coupé, donc tu es tranquille pour aujourd'hui. "
Il me regarda du coin de l'œil, en fronçant les sourcils, ce qui consumait entièrement son visage.
" C'est pour qui ça ? " demanda t'il, en montrant un gros morceau de pain sur le plateau que je préparais.
" Si tu t'étais levé à l'heure où tu étais censé te lever, au lieu de cuver un fût de rhum, tu saurais que nous avons des pensionnaires. "
A ce moment-là, Xena entra d'un pas lourd. J'ai attiré son attention et lui ai dit : " Je vais bientôt monter avec de la nourriture et un cataplasme. J'ai installée la dame en haut, dans la dernière chambre au fond du couloir. "
Elle acquiesça. " Merci. " Tandis qu'elle montait l'escalier, ses talons retentissaient dans le silence qui a suivi sa sortie. Je sentais aussi bien la rage de Pirro que la chaleur qui provenait du feu.
" Pour l'amour de Zeus, qu'est-ce que tu fabriques ?! A donner une chambre à quelqu'un de son espèce ?! " Il posa brutalement sa tasse sur la table et se leva. " Eh bien, je ne tolèrerai pas ceci, tu m'entends ? Je monte là haut et je leur dit de s'en aller- "
Le cliquetis de 3 dinars sur la table l'arrêta net.
" Qu'est ce que c'est ? ", demanda t'il.
" C'est ce qu'elle a payé pour la première nuit, Pir, alors arrête ! Elle a avec elle une fille blessée qui ne doit pas être déplacée et je rôtirai sur une broche si je leur demandais de partir ! "
Il ramassa les dinars et les toucha avec soupçon jusqu'à ce qu'il soit convaincu qu'ils étaient vrais.
" Elles restent combien de temps ? "
" Une semaine peut-être. "
Je le regardai tandis qu'il additionnait les bénéfices dans sa tête. Il grommela quelque chose sur le fait que les dinars devaient sûrement être volés et s'assit de nouveau pour manger son petit déjeuner. J'étais obligée d'être d'accord pour la partie du vol, surtout que les onze dinars par lesquels je contribuerai à notre paye seraient un don de la propre poche de Pirro. L'idée en elle-même me fit presque rire tout fort. Quelque part, je savais que cela ne serait pas une sage décision.
" D'accord, elles peuvent rester ", concéda t'il. " Mais je ne veux pas de problèmes, Taren. Des problèmes causés par elles, je les considèreraient comme des problèmes venant de toi, c'est bien compris ? "
" Oui, j'ai compris. " Je savais qu'il le pensait vraiment. Il pouvait me jeter dehors ou pire, s'il voulait. Mais tandis que j'amenais le plateau dans la chambre de Xena, je me fichais soudainement de ce qui pourrait m'arriver tant que c'était quelque chose de différent et de nouveau.
Avant même de frapper à la porte, celle-ci s'ouvrit.
" Est-ce que la chambre vous convient ? ", demandai-je à la guerrière tandis que je posais le plateau sur la table.
Elle regarda calmement la chambre comme si c'était la première fois.
" Ca fera l'affaire ". Elle resta de marbre, mais je voyais qu'elle était impressionnée.
" Bien ", elle sourit. " Voilà, je vous ai apporté votre petit déjeuner à toutes les deux, mais peut-être que nous devrions changer les bandages de la dame d'abord. "
" Tu vois ? Elle n'arrête pas de m'appeler comme ça ! "
L'un des sourcils de la guerrière se leva curieusement.
" Fais-lui la révérence, non ? ", demanda t'elle, en attrapant une pomme du plateau et en croquant dedans. " Elle arrêtera. "
" Hey ! "
Xena fit un petit sourire narquois et prit une autre bouchée de la pomme.
" C'est une sorte de conspiration. Je le sais ", grommela Gabrielle.
Je tenais le cataplasme frais, d'un air interrogateur. " Madame ? ", demandai-je, à peine capable de contenir mon sourire malicieux. La barde roula des yeux, mais obéit et desserra son haut et les bandages sales, me permettant de faire ce que j'avais à faire.
Elle avait deux vilaines blessures, une sur la partie charnue de son épaule gauche et l'autre en dessous, sous le bras. La taille des plaies et leur proximité racontait la même histoire : blessures par arbalète. Pendant la précédente lune, des chiens lâches avait visé et tiré une flèche avec des pointes de carreaux en acier sur une magnifique femme pour des raisons qui ne pouvaient être que malfaisantes. J'étais subitement saisie par le désir de chasser l'homme et de lui arracher le cœur par la gorge. L'émotion me fit tressaillir par son intensité et je me forçais de l'éloigner mentalement d'un coup brusque.
" Est-ce que les pointes étaient empoisonnées ? ", demandai-je doucement.
Gabrielle se figea sous mes mains et ses yeux se précipitèrent nerveusement vers ceux de Xena. La guerrière s'avança vers nous d'un pas protecteur.
" J'ai … trouvé l'antidote. " Le ton qu'employait Xena était impassible mais ses yeux bleu ciel étaient devenus plus vifs, de couleur cobalt et elle était plus vigilante d'un cran ou deux. J'étais bien consciente que j'avais dépassé une limite. J'imaginais comment elle avait 'trouvé' l'antidote. Chaque scénario que j'imaginais se terminait en effusion de sang.
" Vous avez déjà vu une blessure comme ça ? " Même si Gabrielle, elle aussi, était devenue plus vigilante, je voyais qu'elle était naturellement plus confiante que Xena. Après tout, elle n'était pas une guerrière.
" Quand j'étais plus jeune, une guerre entre renégats pilla Tuphonaea. Un garçon avec une blessure comme celle-ci avait réussi à s'échapper et avait couru pendant tout le chemin pour nous avertir ; il avait réussit à dépasser les soldats. Je me souviens que ses blessures sur le dos avaient la forme de losanges, qui n'étaient éloignées que de la longueur d'une main, une située plus bas que l'autre, et plus à droite. La peau autour de la plaie bouillonnait et était devenu noir à cause du poison. Il est mort peu après avoir délivrer son message. Mon frère m'a dit ce qui avait causé une telle blessure. "
" Et votre village ? " La voix de Gabrielle était douce et pleine d'inquiétude. Une véritable peine pour le garçon décédé inondait ses yeux.
" Nous avions été prévenus assez tôt pour pouvoir mettre en lieu sûr femmes et enfants. De grands arbres robustes ne font pas l'affaire contre des raiders ivres et en armures. Certains de nos hommes furent tués et quelques maisons brûlées. Mon père perdit un œil. Cela aurait pu être encore pire s'il n'y avait pas eu Lidio. Nous tenons un festival chaque année pour lui rendre hommage. " Je serra fort les nouveaux bandages de Gabrielle, mais elle n'avait pas l'air de le remarquer. Elle semblait perdue dans ses pensées.
" Oh oh ", dit Xena ; apparemment, elle reconnut ce comportement. " Elle refait le truc des bardes. "
" C'est une histoire fantastique, Xena ! Tu verras. Seulement si vous me donnez la permission de l'écrire. ", dit-elle, me regardant avec des yeux plein d'espoirs.
" Seulement si vous vous produisez en bas quand vous vous sentirez mieux. Cette auberge n'a pas vu de barde correct depuis bien avant ma naissance. "
" Et seulement si tu manges d'abord. ", ajouta Xena, en apportant le plateau petit déjeuner à son amie. " Tu as besoin de toutes tes forces. " D'une certaine façon, je savais que la tendresse que je voyais dans le regard de Xena était une chose rare et réservée uniquement à la barde. Je me sentis soudainement telle une intruse.
" D'accord ? ", demandai-je, tout en souriant. Les deux femmes se tournèrent, l'une prudente et l'autre souriant.
" D'accord. ", dit Gabrielle.
" Je vous laisse vous installer alors. Criez si vous avez besoin de quelque chose. Un bain peut vous être apporté si vous le voulez ; pas de supplément ; et il y a un panier devant votre porte si vous avez besoin de laver ou de raccommoder quelque chose. "
Gabrielle me regarda, et regarda Xena, puis l'inverse, avec ses grands yeux incrédules.
" Vous lavez et vous raccommodez ? " dit-elle d'un petit cri aigu.
" Je vous ai dit que vous étiez des invités de la meilleure auberge du village, n'est-ce pas ? Tout fait parti du service. " Je me tourna pour partir, me trouvant escortée par la guerrière. Je fis un petit rire quand j'entendis Gabrielle chuchoter : " Wow, du raccommodage aussi. " Je m'arrêta sur le pas de la porte et me retourna vers Xena, tout en redevenant sérieuse. " Elle est un peu fiévreuse. ", chuchotai-je. " Avez-vous les herbes pour "
" Je les ai. ", dit-elle. " Servez-vous du porto ici ? "
J'acquiesçai. " Bien sûr. "
" Je descendrai plus tard. Je ne veux pas qu'elle soit dérangée. ", dit-elle, faisant référence à la barde qui était en train de fouiller dans son sac à rouleaux et qui mastiquait bruyamment du pain frais en même temps. " Elle a besoin de se reposer. "
" Compris. " Je me dressai de toute ma hauteur, presque aussi haut que Xena, et je sortis d'un pas décidé. J'avais compris, très bien compris. L'ancienne mercenaire ne me faisait pas confiance… pas encore.